En attendant la sortie en salle de Coluche, l'histoire d'un mec, l'ex-avocat fiscaliste devenu comédien authentique François-Xavier Demaison se prête au jeu des questions réponses à l'occasion d'une rencontre presse.
Pourquoi François-Xavier Demaison dans le rôle de Coluche ?
Il y a deux ans, Antoine de Caunes est venu voir le one-man show qui m’a fait connaître. Il m’a alors avoué qu’il avait un projet fou à me proposer, en l’occurrence incarner Coluche à l’écran sur un scénario qu’il avait écrit. Un texte qui raconte la campagne présidentielle de 1981 où Coluche, qui est à l’époque le comique préféré des Français, décide de se lancer dans cette blague de potache, assez trash, avec l’aide de journaux comme Hara-Kiri, Charlie Hebdo. Histoire de semer un peu la merde, de "leur foutre au cul" comme il disait. "Avant la France était divisée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre... J’arrêterai de faire de la politique quand les politiques arrêteront de me faire rire..." Voilà..., il se lance dans cette campagne avec son intelligence instinctive, son insolence, son culot. Il va incarner un air de liberté dans une France de l’époque un peu conservatrice. Beaucoup de gens le rejoindront, jusqu’à être crédité de 16% d’intentions de vote. Mais à partir de cet instant, Coluche ne va plus faire rire les politiques. Ils commenceront alors à faire pression sur lui pour qu’il se retire... Donc, Antoine de Caunes me propose ce scénario complètement dingue. Au début, je l’ai pris comme un cadeau empoisonné, quelque chose de casse-gueule, dangereux. L’enjeu était énorme ! Incarner Coluche représentait une responsabilité incroyable.
Votre décision ?
J’ai accepté parce que le rôle était magnifique. Le scénario était magnifique. Je n’aurai pas supporté qu’un autre le fasse à ma place. Il fallait que je m’y colle. Je n’avais pas le choix.
Incarner Coluche à cette période précise de sa vie ne vous impressionnait pas ?
C’est ce qui m’intéressait justement ! Coluche, l’histoire d’un mec n’est pas un biopic, quelque chose de superficiel qui survole une vie. Là, l’intéressant, c’est qu’il y avait un angle d’attaque. Un angle qui selon moi, dit tout. Sur le personnage, sur sa personnalité, ses zones d’ombre, ses qualités, ses défauts... Son humanité... Son rapport avec les autres... C’est un film qui raconte la folle histoire d’un clown qui ne se contente plus d’amuser le pouvoir, mais qui se met à le défier.
On ne se met pas dans la peau de Coluche comme ça ?
C’était une responsabilité, une responsabilité presque sociale. Un jour, en descendant de chez moi, je croise un type qui creuse la chaussée avec son marteau piqueur. En me voyant, il stoppe son engin, me regarde et déclare : "Tu n’as pas intérêt à nous le louper notre Coluche." Il remet aussitôt ses lunettes et recommence à creuser en me laissant avec mes angoisses et mes doutes... A ce moment, j’ai compris qu’il fallait vaincre la pression qui me collait à la peau par le travail. C’est ce que j’ai fait. J’ai bossé comme un chien pendant un an ; j’ai regardé des vidéos, écouter des CD, récolté des témoignages de proches. J’ai ingurgité tout ça. Je l’ai digéré. Puis je l’ai servi à travers moi. Je l’ai incarné. Il ne fallait surtout pas tomber dans l’imitation, pire dans la caricature.
Quantifier l’interprétation de l’imitation ?
Le rapport entre les deux est extrêmement fin. Le film est une interprétation. Maintenant, lorsque je suis sur scène, je suis bien obligé de me rapprocher le plus possible de ce qu’on connaît de lui. Surtout que la plupart de ses sketches sont des standards. Certaines personnes les connaissent par cœur. Jusqu’à l’intonation, la respiration, les temps de silence. Me mettre dans sa peau représentait une entreprise folle car sur scène, il fallait retrouver le Coluche que tout le monde connaissait, et dans l’intimité, ma sensibilité et mes émotions devaient prendre le pas. J’étais constamment au taquet. Si je sortais du personnage, ça sonnait tout de suite faux. J’ai fait un travail d’acteur, même si sur scène je me suis approprié toute sa matrice, sa gestuelle, sa voix. J’ai rendu tout ça à ma façon certes. Les espaces de liberté étaient faibles.
Votre rapport à la scène a été un appui ?
Mon travail d’humoriste m’a été utile pour les scènes du Théâtre du Gymnase, pour les scènes filmées devant un public. J’ai retrouvé certains réflexes bien pratiques. Mais le reste du temps, il s’agissait bien plus d’un travail d’acteur que celui d’un humoriste. Ou pour simplifier, d’un comique jouant un autre comique.
Comment êtes-vous entré dans l’intimité de Coluche ?
J’ai regardé beaucoup de documents d’archives. Des proches m’ont donné d’autres indices, des petites choses. Pourtant, à un moment donné, il a fallu interprété.
Qu’il n’y ait pas d’images d’archives dans le film entrait dans un certain processus : oublier le visage de Coluche pour imposer celui d’un acteur ?
Le but était de faire renaître Coluche..., pendant une heure quarante. Et le suivre dans l’aventure de cette campagne présidentielle, sur les plateaux télé, la rencontre avec les comités de soutien. Voir aussi comment Coluche était dans la vie, comment il faisait la fête. Son intimité, sa famille. Les flippers, la piscine d'intérieur, le rock, les motos, enfin sa vie.
Le tournage s’est en partie déroulé dans la maison qui appartenait à Coluche ?
Non, pas vraiment. Le film a été tourné en décors reconstitués en studio, des souvenirs en particulier que gardait Antoine de Caunes. Les proches, famille et amis, ont eu, eux-aussi, leur mot à dire. En fait, l’ancienne maison de Coluche est habitée aujourd’hui par une personne qui ne veut plus du tout entendre parler de lui. Il a donc fallu déménager à cinquante mètres, dans une autre demeure, qui se trouvait être, elle, une ancienne propriété de la famille Higelin.
Quand vous voyez à l’écran, que pensez-vous de votre prestation ?
Au début, j’ai eu beaucoup de mal. Je me sentais très noué. Il m’a fallu voir deux fois le film quand même... avant que je puisse entrer dedans, que je puisse l’apprécier, apprécier mon travail.
Le mythe Coluche est considérable. Pensez-vous que le public réussira à entrer facilement dans cette histoire, à vous oublier pour ne regarder qu’un film?
Les gens qui ont vu le film, au début..., ils regardent, ils scrutent. Puis à un moment, ils oublient. Enfin tout du moins c’est ce que j’ai entendu... Ils se laissent entraîner dans l’histoire... A l’arrivée dans la salle de cinéma, c’est un grand point d’interrogation, bien sûr... Nous savions tous qu’on était attendus au tournant.
Quelles étaient les intentions du réalisateur ? Antoine de Caunes cherchait-il à faire passer un message ? Se voulait-il simplement spectateur ? Après tout, le déroulement du film est très chronologique.
Je pense qu’Antoine vient de signer-là son film le plus personnel. C’est un film qui lui ressemble, dans le côté rock’n’roll, dans l’insolence qui transpire. Effectivement, les faits sont déroulés devant la caméra... A mon avis, le but était de montrer qui était Coluche, d’observer qu’un mec comme ça n’existe plus dans la vie politique française, que le politiquement correct a gangrené l’héritage, la liberté, l’insolence insufflés par des Coluche, ou des Desproges. La tragédie de ce bouffon qui essaie de se frotter à la politique offrait aussi la possibilité de montrer certains travers de notre société. Je trouve le film très engagé.
A votre avis, pourquoi Coluche s’est-t-il retiré ?
Je pense simplement qu’à un moment donné, il s’est retrouvé face à ses contradictions. Il n’est qu’un humoriste. Il doit faire face à ses limites... Il possède certes une intelligence instinctive mais il n’a pas la stature d’un homme d’état... Il a rencontré énormément de gens sur le terrain, dans les comités de soutien, des personnes qui attendaient une réponse, face au chômage, face à la misère, de la part d’une personne qu’ils considéraient différente du monde politique d’alors. Mais lui ne pouvait rien faire.
Pourquoi s’était-il engagé ?
C’était une blague ! Au début, c’était une blague... A cette époque, RMC le licencie car il fait un peu désordre à l’antenne. Il cherche une nouvelle communication pour se faire entendre. Et c’est là qu’arrive la grosse blague "Coluche, Président de la République", la couverture d’Hara-Kiri. Tout ça l’amuse, énormément. Au commencement, la campagne de Coluche est une grosse fête. Puis il s’est sans doute pris un peu trop au sérieux. Lorsqu’il est crédité de 16%, il s’enferme alors dans une sorte de paranoïa. Il a l’impression qu’on lui coupe les micros... Au moment où il commence à vaciller, sa femme le quitte. Ses amis le laissent un peu tomber... Je crois que c’est à cet instant qu’une véritable conscience politique est apparue chez lui... Plus tard, il ne créera pas un parti politique ; il créera les Restos du Cœur...
Propos recueillis et retranscrits par Reynald Dal Barco
