JOUR 6 Les films de la compétition s'enchaînent et ne se ressemblent définitivement pas. Car alors que Robin Williams incarnait un patient "sex addict" de Kevin Spacey dans Shrink (présenté mardi), il est dans The World's Greatest Dad un écrivain et père de famille raté. Le réalisateur Bob Goldthwait, qui pour l'anecdote ressemble comme deux gouttes d'eau au présentateur, est survolté et complètement barré, se prenant, à l'aide d'un appareil accroché à une canne, en photo avec le public. Il faut dire que Goldthwait est un cinéaste un peu particulier, lui qui signa en 2006 Juste une fois !, autour de la découverte d'un secret sexuel et le plaisir que l'on peut prendre avec son chien... Dans The World's Greatest Dad, Lance Clayton se sert de la mort de son fils, décédé de la même manière que David Carradine, pour faire publier ses écrits. De manière totalement immorale et hallucinante. Le film est d'ailleurs un vrai mélodrame, donnant à voir tout ce que l'on est capable de faire dans son propre intérêt, tout en s'intéressant au lourd travail du deuil. Car en se servant de son fils, Lance lui recrée surtout une image, lui qui était un brin idiot et surtout détesté de tous. A ce titre, le scénario est une vraie perle d'humour noir... faut-il encore y être réceptif, ce qui ne fut pas forcément mon cas. Reste la performance de Robin Williams, que l'on avait pas vu aussi en forme depuis bien longtemps (2,5/5).

A la sortie de la salle, place au travail. Je dois interviewer Rebecca Miller dans l'après-midi, venue présenter au festival de Deauville The Private Lives of Pippa Lee. Sauf que l'anglais n'a jamais été vraiment mon ami - si je le comprends, j'ai vraiment du mal à le parler - et que je commence à paniquer sérieusement. Heureusement, je suis accompagnée d'une amie parfaitement bilingue, m'aidant à formuler mes questions. Le temps passe vite, la pause déjeuner a été zappé et le huitième film de la compétition, lui, est sur le point de commencer. C'est donc affamée que je découvre Sin Nombre de Cary Joji Fukunga. Un grand coup de coeur pour un long métrage qui "fictionnalise", en quelque sorte, le sujet du documentaire La Vida Loca, de Christian Poveda, ce réalisateur français assassiné il y a de cela moins de deux semaines. Car le cinéaste suit ici deux protagonistes, Sayra, d'un côté, une jeune fille sur le point de s'exiler clandestinement aux Etats-Unis et de Casper, de l'autre, un jeune homme appartenant au gang de la "Mara". Deux adolescents dont les destins se croiseront bientôt et qui noueront une amitié profonde dans des circonstances extrêmes. Avec finesse et réalisme, Cary Joji Fukunga dépeint ainsi le portrait d'une Amérique latine désespérée où il faut, pour s'en sortir, faire le choix de la fuite ou du gang. Un premier film intense et passionnant, à la photographie superbe, primé au dernier festival de Sundance et qui aurait, ici, toutes ses chances de remporter un prix (4/5).

Malheureusement, je n'ai pas le temps d'assister aux applaudissements. Mon interview de Rebecca Miller ayant lieu dans moins de dix minutes à la villa Cartier. Un lieu digne d'un décor de James Bond où j'assiste aux entretiens de la réalisatrice et de Robin Wright Penn par quelques confrères de la télévision. Quand mon tour arrive, je suis à la fois anxieuse et excitée, comme pour une rentrée des classes. Le chrono est lancé, j'ai un peu plus de huit minutes pour lui parler. Rapidement, Rebecca Miller s'avère très accessible et répond avec sincérité à mes questions, de son expérience en tant que réalisatrice, écrivaine ou sur son travail avec les acteurs. Mon anglais est absolument affreux mais elle semble me réussir à me comprendre... Pari réussit, donc. A la sortie, un ami met tend les bras avec un sandwich, illuminant définitivement ma fin de journée.

Le festival a en tout cas, lui, repris des couleurs. Le public est enfin de la partie, les chasseurs d'autographes à l'affût de la moindre star. Il faut dire que depuis hier, la liste d'invités est assez belle, Deauville rendant notamment ce soir un hommage à Robin Wright Penn avant la présentation, donc, de The Private Lives of Pippa Lee. Dans tous les cas, la salle de ce soir est pleine, prête à applaudir l'actrice américaine, accueillie sur scène par un Claude Lelouch clamant haut et fort qu'il adorerait travailler avec elle. Après un clip retraçant en images ses rôles les plus marquants, Robin Wright Penn débarque sur scène pour un petit discours. Elle est visiblement contente d'être là, qui plus est avec un film comme The private lives of Pippa Lee. Car il faut dire que le nouveau Rebecca Miller est une petite merveille, retraçant l'histoire de Pippa Lee, donc, une mère de famille tout ce qu'il y a de plus cliché. Soit une femme au foyer sans passion, affairée en permanence à cuisiner et à s'occuper pour son vieux mari. C'est alors sous l'un forme de plusieurs flash-back que la cinéaste gratte petit à petit ce vernis bien trop propre, donnant à voir l'enfance et l'adolescence extraordinaire de Pippa Lee, entre sex, drugs et Rock'n roll. Et si Robin Wright Penn est particulièrement impressionnante dans ce rôle, touchant par une prestation tout en nuance, elle est aussi entourée d'un très beau casting, de Keanu Reeves à Winona Ryder ou Blake Lively, tout droit échappée de Gossip Girl (4/5). Une bonne journée cinématographique, donc, en attendant celle du lendemain, qui pourrait bien être l'une des plus fortes du festival.

JOUR 7

"Oh, joie !". Le premier film de la journée est sans doute celui qui me faisait le plus envie dans cette compétition. Il s'agit en effet de Youth in revolt, de Miguel Arteta, où Michael Cera tient pour la première fois le haut de l'affiche, complètement seul. Ce jeune acteur de 21 ans s'est ainsi révélé ses dernières années comme l'un des plus talentueux de sa génération en imposant, film après film, un même personnage. Le genre looser et gringalet, la plupart du temps puceau. D'où le plaisir de découvrir ce Youth in revolt où, non content de retrouver ce même personnage, le film donne surtout l'occasion à Michael Cera de faire un beau pied de nez à ses fans. Il y incarne Nick Swisp qui, pour conquérir la fille de ses rêves, décide de s'inventer un double maléfique, François Dillinger, part sombre de sa personnalité. Moustache, yeux bleus et voix grave, l'acteur s'en donne à coeur joie quand il s'agit de casser ce personnage, créant un film absolument hilarant et plutôt original dans le genre teen movie. Une vraie dose de bonne humeur, comme une sorte de souffle d'air frais sur la compétition (4/5). Placée juste derrière le jury, je prends note avec plaisir de leur réaction tranchée, certains ayant adoré, d'autres, pas du tout.

L'événement de la journée n'a aujourd'hui rien à voir avec la compet'. Andy Garcia a fait le déplacement à Deauville, à la fois pour un hommage et la présentation en avant-première de City Island. L'occasion d'assister à ma toute première conférence de presse... du moins, de l'entrapercevoir. Car si celle-ci était annoncée à 14h, elle ne commencera qu'une demi-heure après, soit juste au moment de l'ouverture de la salle pour le prochain film. Le temps de faire une photo - ratée, d'ailleurs - et me voilà repartie. Car, si j'ai déjà vu le long métrage présenté à ce moment là, Precious reste pour moi l'un des grands moments du festival de Cannes dernier. D'où l'envie de le revoir dans d'autres circonstances. Le film se situe dans la communauté noire américaine et suit une adolescente obèse et enceinte de son deuxième enfant. Un personnage qui accumule les galères, de la maltraitance à l'inceste ou l'analphabétisation, sans, pourtant, que l'oeuvre soit plombante. Comme pouvait l'être La petite fille de la terre noire. Car la particularité du film de Lee Daniels, c'est qu'il distille son histoire par une omniprésence de l'humour, capable de faire accepter les choses les plus horribles. Le casting est impressionant - on trouve en guest star Lenny Kravitz et Mariah Carey -, le rythme soutenu, la réalisation efficace. Soit un grand choc cinématographique (4/5). La salle est d'ailleurs convaincue, cette séance donnant l'occasion d'assister à la première standing ovation, certains membres du jury compris, en présence du cinéaste, visiblement très ému.

Face à un tel spectacle, je zappe finalement l'avant-première d'Entre nos pour me rendre à la conférence de Lee Daniels. Coupe à la main, celui-ci arrive décontracté, encore très touché par ce qu'il vient de se passer. Sur un coup de tête, je décide alors de lui poser une petite question: "Votre film a été énormément soutenu par Oprah Winfrey. Comment est-elle arrivée sur ce projet et quelle a été son influence ?", tout en profitant pour le féliciter. Et là, c'est le coup de foudre, Lee Daniels, craquant comme tout, me regarde droit dans les yeux et me sourit. "Aaaah !". Complétement sous le charme, je profite d'ailleurs de cette séance découvrir, en chair et en os, de vrais chasseurs d'autographes, du genre peu cinéphile. Ils ont réussit à avoir toutes les signatures sans avoir vu les films, ni connaitre la moitié de ces gens. Car avant que Lee Daniels ("Aaaah !", donc) n'entre en scène, l'un des attachés de presse était venu à l'improviste sur scène. Provoquant une réaction incroyable chez l'un d'entre eux "Regarde, je crois bien que c'est lui". Mais s'il a, certes, une coiffure similaire à Lee Daniels, il faut avant tout savoir que l'attaché de presse est blanc alors que le cinéaste, non. Fou rire garantit !

Mais le temps tourne et il est temps de repartir vers le C.I.D pour l'hommage à Andy Garcia, un acteur aussi impressionnant à l'écran qu'en vrai. Sur scène, c'est Jean-Loup Dabadie et Elsa Zylberstein qui présentent cette soirée. L'actrice, qui a tourné avec Andy Garcia dans Modigliani, se livre alors à une lettre d'amour ouverte pour ce qui fut l'un de ses tournages les plus intenses. Les mots sont beaux, les phrases longues, provoquant l'agacement d'une assistance un peu dissipée. Place au clip vidéo retraçant sa carrière et Andy Garcia descend sur scène, se jetant, ému, dans les bras d'Elsa Zylberstein. C'est d'ailleurs là que l'on découvre la profondeur de ses grands hommes... Au micro, l'acteur fait ainsi tout pour ne pas fondre face à l'émotion, s'essuyant le nez tant bien qu'il peut. L'instant est incroyable, l'homme se révélant comme a contrario de cette image dure qu'il peut cultiver dans ses films. Il sera bientôt rejoint par toute l'équipe de City Island, l'une des rares à avoir fait le déplacement au grand complet. Et c'est tant mieux tant le long métrage de Raymond De Felitta se révèlera être un vrai bijou de comédie. Il met en scène une famille américaine, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, rongée par les petits mensonges du quotidien. Jusqu'à ce que Vince, gardien de prison, découvre sur son lieu de travail qu'il a un fils d'une autre femme et qu'il décide de le ramener à la maison. Le film, outre toutes ses qualités et originalités scénaristiques, permet surtout à Andy Garcia de dévoiler une facette comique de son jeu, jusqu'ici assez méconnue. Il est incroyable et charmant en père castré, hilarant quant il s'agit d'imiter Marlon Brando. City Island est ainsi une vraie réussite, à l'humour dévastateur et à la bonne humeur contagieuse (4/5). Jackpot total, donc, pour cette septième journée du festival pour trois bons films sur trois. Dommage que le retour soit déjà programmé pour le lendemain, le temps juste pour moi d'assiter à une dernière projection le matin, avant de reprendre la route...

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