Justement, avec un tel casting, on imagine que le montage a dû être une étape douloureuse...
C'est extrêmement douloureux, le montage a d'ailleurs duré longtemps. Hervé De Luze, le monteur du film, et moi même, avons eu du mal à couper le film, à trouver son rythme. La difficulté était de gérer toutes les fausses pistes qui faisaient la réussite du bouquin. Si on en enlève trop, on ne va qu'à la déduction et on obtient un film purement explicatif, sans émotion. Quand on n'est pas perdu dans une intrigue, cela ne sert à rien. A force de voir le film, on a tendance à vouloir s'en passer alors qu'il faut se rappeler les émotions de la première fois, l'envie qu'on avait de suivre ces fausses pistes. En revanche, l'avantage de voir le film plusieurs fois, c'est d'arriver à couper les acteurs que l'on aime, y compris dans des scènes que l'on admirait parce qu'on sait qu'il y en a d'autres. C'est aussi leur rendre service, d'ailleurs, de ne garder que les meilleures scènes. Un soir où je discutais avec Matthieu Chedid, il m'a parlé des chansons des Beatles, qui sont des formats très courts et toutes des tubes parce qu'elles sont tellement condensées qu'il n'en reste que le meilleur. Comme j'ai toujours beaucoup travaillé avec la musique, cela m'a parlé : le lendemain, j'étais au montage et j'ai enlevé un quart d'heure du film, j'ai compris ce qu'il voulait dire. Mais c'est douloureux, en effet. Hervé m'a également beaucoup aidé à trancher dans mes choix et il a apporté un rythme qui me plaisait beaucoup pour le film.
Comment avez-vous réussi à créer l'intimité de la première scène ?
C'est justement la seule scène qui n'était pas écrite. Quand on a commencé à la travailler avec Philippe Lefebvre, je sentais qu'on n'était pas juste, je n'en étais pas content. J'ai donc dit à tous les acteurs de ne pas faire attention à cette première scène dans le scénario, qu'elle ne se ferait pas comme elle était écrite. Le soir où on l'a tournée, on a tous bu un petit coup et je leur ai annoncé que j'allais les laisser improviser. C'était la première scène qui les voyait tous réunis et elle arrivait dans les premiers jours de tournage, mais je trouve qu'il n'y a rien de mieux que l'impro pour rentrer dans la peau d'un personnage. J'ai donc fait tourner un steadycam autour de la table et je les ai laissés libres, en leur demandant de discuter entre eux. Je voulais de la vie, que les gens se coupent naturellement, un peu comme chez Sautet. On ne sent pas le texte écrit, ce ne sont que des fous rires, et c'était ma façon de rendre la scène la plus crédible possible. Au début, ils ont un peu paniqué et puis ils ont fini par avoir de vrais fous rires : Kristin Scott Thomas en train de rouler un pétard, c'est quand même mémorable !
En voyant des images du tournage, on vous découvre très " enveloppant " avec eux…
C'est plutôt " fan d'eux " ! Je leur étais énormément reconnaissant de donner de l'énergie à mon film, et cela me motivait à être le plus attentionné possible. Je sais aussi comment fonctionnent les acteurs et je savais que si je voulais qu'ils arrivent à ce que j'attendais d'eux, il fallait que je leur fasse part de ma vision des choses. Et comme j'avais une vision très claire des modulations par lesquelles ils devaient passer, j'ai pu leur demander des choses précises : par exemple, je voulais que François Berléand joue l'inverse de ce qu'il avait fait dans Mon Idole, où il avait un débit de paroles très soutenu. Au contraire, cette fois, je voulais qu'il parle très lentement, qu'il ait une façon de s'exprimer très calme, très posée, avec un coté obsessionnel en même temps. J'avais cette idée dans la tête, et comme je suis obsessionnel, je suis capable de ne rien lâcher pendant plusieurs prises jusqu'à obtenir ce que je veux !
Il y a un sens du cadre évident dans le film, on a le sentiment que les plans ont été longuement mûris…
Quand j'écris les scènes, je les visualise immédiatement, je sais exactement comment je vais les filmer, au plan près. En plus, cette fois, j'ai cadré, ce que je n'avais pas pu faire sur Mon Idole (parce que je jouais dans le film) : on a eu la chance d'avoir les moyens de tourner à deux caméras, j'avais donc toujours la caméra à l'épaule, c'est une immense liberté. On va immédiatement là où on a envie d'aller, cela offre une vraie fluidité à la direction d'acteurs. Il n'y a pas de contradiction entre les acteurs et le cadre, ce qui était essentiel puisque les personnages sont primordiaux dans ce film. Une seule séquence a été storyboardée : celle du périphérique puisque nous n'avions qu'une seule journée pour tout tourner, avec huit caméras. On a eu une chance énorme: on n'a blessé personne, tout s'est bien passé. Le reste du film était entièrement découpé, j'arrivais chaque matin avec le découpage de la journée, séquence par séquence, que je donnais à tous les chefs de poste. Cela ne les faisait pas toujours rire, surtout quand au parc Monceau il a fallu tourner 54 plans en deux jours, soit un rythme plus soutenu que pour un téléfilm ! On a cavalé toute la journée mais j'ai eu la chance d'être entouré d'une équipe hallucinante, faite de gens bienveillants, motivés, passionnés et confiants dans le film. Mon chef opérateur, Christophe Offenstein, est comme un frère pour moi, nous travaillons ensemble depuis mon premier court métrage. Nous sommes très complices, nous aimons les mêmes choses, ce qui aide pour le cadre : avec chacun une caméra, nous étions en symbiose totale, il y avait une véritable interaction entre nous. Ce qui est particulièrement utile sur une scène comme celle de la perquisition. On l'a tournée sans répéter, j'avais simplement installé les comédiens, on ne savait pas ce qu'on allait filmer mais je voulais justement que ce soit bordélique !
Paris, dans le film, est pour une fois très crédible : vous avez accordé une importance particulière aux repérages ?
Oui, tous les lieux que j'ai choisis avec Philippe Chiffre, le décorateur, je les ai retenus parce qu'ils racontaient une histoire particulière. Cela ne coûte pas plus cher de trouver un lieu qui raconte plus de choses qu'un autre, j'y attache énormément d'importance. Le Parc Monceau par exemple, s'est imposé par la visibilité qui existait entre le cœur du parc et la porte d'entrée, mais aussi par son côté familial, la présence de nombreux enfants. Et la circulation des voitures autour du parc permettait de tourner facilement la scène de la camionnette. J'aime aussi beaucoup montrer les différents Paris : la banlieue avec sa cité, les Puces, le périphérique, le quartier populaire où Alex vit, à Belleville, puis le côté avenue Montaigne de l'avocate et le Parc Monceau : on sent qu'il arrive dans un endroit qui n'est pas le sien. Quand il entre avec le survêtement de Bruno, il est en décalage avec ce parc chic du 17ème. Ce qui est également très intéressant, c'est la manière de filmer ces décors et d'essayer de se rapprocher le plus possible de la vision que j'avais à l'écriture.
Le film a-t-il été difficile à monter compte tenu du budget nécessaire ?
Je ne peux pas dire qu'on ait eu du mal à le monter, non, les gens ont été réactifs au bouquin, à la qualité de l'histoire, ils avaient aussi aimé mon premier film. M6 par exemple, qui a coproduit Mon Idole, avait très envie de faire partie de ce nouveau film. Le seul problème s'est posé au moment de trouver un distributeur : certains ne connaissent que trois acteurs en France alors qu'ils sont à des postes décisifs ! J'espère donc que mon choix ouvre un peu l'esprit et l'imagination de ces gens, qu'ils comprennent qu'il y a d'autres acteurs susceptibles d'intéresser le public. Ce serait tragique de toujours faire les films avec les mêmes acteurs.
NE LE DIS A PERSONNERéalisé par Guillaume CanetAvec François Cluzet, Marie-Josée Croze, André Dussollier, Kristin Scott Thomas, François Berléand, Nathalie Baye et Jean Rochefort.Sortie le 27/06/07Bonus : Making of, scènes coupées, M en concert, documentaire inéditDurée : 100 minutesFormat image : 16:9 compatible 4/3

Récompensé comme meilleur réalisateur à la dernière cérémonie des César pour son adaptation du roman d'Harlan Coben, le réalisateur/acteur a démontré qu'il était aussi le fier représentant de la nouvelle génération d'artistes français
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